Qu Qianmei, l’espace et le temps

Heure publiée:2019-02-26 15:20

Grande artiste reconnue en sonpays, la Chine, Qu Qianmei a voulu se rendre au Tibet il y a quelques années eten a été profondément bouleversée. Elle s’est identifiée à la spiritualitéportée de manière immémoriale par le peuple tibétain au point de décider dechanger sa manière de peindre. Il s’agissait véritablement pour elle d’unedeuxième naissance, porteuse de nouvelles exigences pour son art, comme s’illui fallait répondre au maître spirituel Milarépa qui, du fond du XIe siècle,l’interpelait aujourd’hui :      

A la frontière du néant et del’éternel, la vue sans limites déjà se perd. Je n’ai pas, en sa nature, fixé laréalité.

Cette réalité, pressentie par QuQianmei à Lhassa, est celle dite “gnas-lugs” en tibétain: le niveau de véritéabsolue. Une réalité parfaitement naturelle et indicible vers laquelle seull’art peut nous aider à approcher. Dès lors, son entreprise picturaletitanesque (œuvres parfois immenses, porteuses de matières extrêmement denseset lourdes comme la terre de kaolin, le cinabre de Hunan ou le bois rouge…) meparaît répondre à une ambition partagée par les plus importants créateurs del’histoire de l’art: la temporalisation de l’espace.

Retour du Tibet, Qu Qianmei aenchaîné les chefs d’œuvre à Pékin et près de Paris. L’un des plus remarquablesa pour titre Tibet Series A3 (techniques mixtes, 2010, 244 cmX346 cmX5 cm).Ici, l’implacable développement d’épaisses striures verticales emportées degauche à droite suggère irrésistiblement le temps animant l’espace quiappartient à la structure même du tableau. Or cela n’est possible que si letemps intervient sous les espèces du mouvement que l’on distinguera de satrajectoire. Le mouvement est une aventure temporelle, mais il a unetrajectoire qui laisse un sillage. Ce sillage est l’enjeu même du travail del’artiste, dont l’effort fait penser à certains propos de Bergson dansL’évolution créatrice. Le philosophe considérait la trajectoire en tantqu’espace comme « détente de la durée », comme relâchement d’un rythme. Qui nevoit que, chez Qu Qianmei, la trajectoire de ses sillons n’est en rienl’instrument d’une connaissance (elle a résolument choisi l’abstraction) maisune détermination formelle de l’espace ? Elle n’est pas ce qui se meut, mais lerésultat du mouvement.

Dans un autre formidable tableau,Tibet Series A19, techniques mixtes 2010, de 8 mètres 1250pxde hauteur, 4 mètresde largeur et à nouveau (ce n’est pas anodin) 5 - 250px d’épaisseur, pourl’exécution duquel il a fallu au peintre utiliser un élévateur, l’espacepictural est temporalisé parce qu’il se donne au spectateur comme un espacestructuré et orienté, où des lignes privilégiées faisant penser à degigantesques traces de pneumatiques dans la terre constituent des trajectoires,grosses d’un mouvement qu’elles accomplissent dans l’immobile. Mais cette œuvrehors normes ne peut manifester le mouvement prisonnier dans l’immobile que siune conscience vient la déchiffrer et rompre de ce fait le mystérieux sortilègequi tient le mouvement captif. Qu Qianmei exige de nous que nous vivions sontableau. Nous adhérons à sa création, évidemment, de sorte que voici vérifiéela leçon de Kant: le mouvement dans le sujet précède le mouvement dans l’objet.Voilà pourquoi nous percevons une mélodie musicale comme une durée schématiséepar le rythme. Voilà pourquoi en toute perception visuelle la simultanéité estmédiatisée par la succession. Qu Qianmei guide notre regard de haut en bas danssa gigantesque composition, elle nous interdit le repos. Alors l’objet picturals’anime parce qu’il nous a profondément ébranlés. On pourrait dire quel’artiste a réussi à nous émouvoir en nous mouvant.

Ainsi, tout l’art de Qu Qianmei,qui est aussi une savante chimie où interviennent encore des couches etsous-couches de papier de riz, de laque naturelle, où certaines nuances decouleurs rares sont obtenues grâce à la macération de vieilles feuilles de thédu Yunan, tout son art réside, pour reprendre des mots d’André Lhote, dans ce «geste interne, cette aspiration au signe qu’ont toutes les formes dès que lespectateur est enivré. »  Oui, l’art de Qu Qianmei est enivrant: vouée àune apparente immobilité par ses matériaux soigneusement choisis et disposés,elle a le pouvoir de faire sourdre de cette tranquillité souveraine une sorted’impatience de l’œuvre à se faire entendre. Elle déclenche en nous lasensation d’un mouvement véritable qui est un auto-mouvement et non pas undéplacement dans l’espace. Ce mouvement est déploiement d’un sens commeaffirmation de soi. Quel sens? Il ne s’agit pas, bien sûr, d’une histoire oud’un discours. La signification d’un tableau de Qu Qianmei est inexprimableparce qu’elle réside à la fois dans la forme et dans le contenu de l’objetpictural, et comme l’âme de ce tout vivant. Sa vérité n’est pas dans un rapportde soi à autre chose, mais dans un rapport de soi à soi.

Prenons un autre extraordinairetableau de la série Tibet: Series A1 (techniques mixtes 2010, 244 x 244 x 125px). Le mouvement de l’œuvre est ici circulaire. Les masses de matières quel’on dirait en fusion s’ordonnent selon une forme ovale située au centre de lapartie supérieure de la composition, et au milieu de cette forme, se détachenettement un cercle inachevé. Le mouvement du tableau ainsi résumé exige quenotre regard se pose sur lui un moment, le temps qu’il s’épanouisse comme lamusique s’épanouit sous l’oreille, en même temps que par un mouvement inversenous pénétrons davantage en lui.

C’est notre regard qui dure, etcette durée est requise par l’œuvre, non pas aussi rigoureusement qu’unecomposition musicale qui nous plie à son temps propre, mais assez pour que nousayons le sentiment d’avoir trahi l’œuvre si notre attention a été trop brève.Il faut que nous permettions à l’œuvre d’accéder à elle-même et, peut-être, dedélivrer son message qui est à l’évidence logé dans le cercle inachevé, centreà la fois géométrique et symbolique du tableau.

Dans la roue de l’extase, à latête

Se tient l’assemblée divine deGuhyasamâja

Qui ne distingue plus la forcecréatrice des canaux subtils

Voici le cercle de la grandefélicité

Je ne sais rien des intentions del’artiste, mais j’éprouve sa force créatrice, je distingue peut-être quelquesuns des canaux subtils par où passent les modalités de sa création. Et ce queje distingue après avoir longuement regardé le centre de ce tableau carré, neserait-ce pas le signe du cercle de la grande félicité?

Jean-Luc Chalumeau |écrivain, historien d’art et critique


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